Nous avons réalisé un grand entretien avec Muriel Obriet et Roland Cash, qui ont créé Transcience en 2020. L’association française accompagne la transition vers une recherche non animale.
Pouvez-vous vous présenter ainsi que votre parcours professionnel ?
Roland Cash : Je suis médecin, docteur en pharmacologie/neurobiologie, et consultant en santé publique et économie de santé. Je suis également auteur de l’ouvrage « L’expérimentation animale en question », sorti en 2022 aux Editions Matériologiques.
Muriel Obriet : J’ai une formation universitaire en sciences économiques ainsi qu’en médiation culturelle. J’ai commencé ma carrière professionnelle dans le secteur privé comme chargée de recrutement, puis comme responsable de formation. Et j’ai poursuivi dans la fonction publique d’Etat (ressources humaines et formation, pédagogie), au Ministère de la Culture. Mon expérience professionnelle ainsi que mes activités militantes m’ont permis d’acquérir une bonne connaissance du droit administratif. J’ai participé à l’ouvrage collectif « La souffrance animale » publié en 2023 chez ISTE Editions en rédigeant le chapitre 5 intitulé « Prendre en compte la douleur des animaux soumis à des procédures expérimentales ». J’ai également contribué à la rédaction d’un article de la « Revue semestrielle de droit animalier » publié en juillet 2023 intitulé « La réglementation sur l’expérimentation animale protège-t-elle vraiment les animaux ? » avec Roland Cash et Nicolas Marty.
Depuis quand êtes-vous engagé·e pour les animaux ?
Roland : Cela fait une trentaine d’années que je suis membre de plusieurs associations de protection animale, en particulier contre la chasse, et depuis 2018, je me suis intéressé au problème de l’expérimentation animale, pensant pouvoir mettre à profit mon expérience en médecine et en pharmacologie dans ce domaine induisant des souffrances sévères à un grand nombre d’animaux.
Muriel : Bien que je porte depuis toujours un grand intérêt à tous les animaux, mon réel engagement remonte aux années 80 après mon adhésion à la Ligue Française contre la Vivisection. J’ai été très investie dans ce combat pendant au moins quatre années. Ma vie personnelle ne m’a pas permis de poursuivre cet engagement. Je l’ai repris en 2014, en adhérant dès sa création à la Commission Condition Animale d’Europe Ecologie – Les Verts, dont je suis devenue la référente sur la thématique « expérimentation animale et méthodes alternatives ». Entre 2014 et 2020, j’ai fait au mieux pour que cette thématique soit prise en compte par ce parti. Le sujet était alors encore très marginal et méconnu. Il a commencé à être pris en compte dans les programmes électoraux mais pour aller plus loin il m’a semblé nécessaire de créer une association. Mais je souhaitais qu’elle soit différente de celles qui existaient jusque-là en France. L’idée étant de réunir un petit groupe de personnes compétentes et motivées, et non de simples adhérent·e·s qui paieraient leur cotisation, de produire des dossiers de fond et d’envisager la thématique de l’expérimentation animale de manière systémique, en s’appuyant sur un réseau d’expert·e·s extérieur·e·s dans différentes disciplines. Avec Roland Cash et une juriste spécialisée en droit administratif (qui depuis a quitté l’association) nous avons donc créé Transcience en février 2020.
Quelles sont les missions de Transcience et sur quels sujets travaillez-vous actuellement ?
Roland : Transcience accompagne la transition vers une recherche non animale, en portant ou en valorisant les initiatives qui pourraient y contribuer, notamment sur les plans scientifique et juridique. Elle veille également à ce que la réglementation relative à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques soit rigoureusement appliquée. Transcience est par exemple impliquée depuis 2024 contre le projet de centre de primatologie près de Marseille, porté par le CNRS, via des tribunes, la diffusion d’informations auprès d’élu·e·s, la participation à la concertation préalable de l’automne 2025 organisée par le CNRS, la rédaction de notes d’argumentation largement diffusées, etc. Transcience a par ailleurs engagé plusieurs contentieux devant le Tribunal administratif pour faire respecter la réglementation. En juin 2025, nous avons obtenu l’annulation des agréments de 18 comités d’éthique en expérimentation animale. Ces comités avaient été agréés sur le fondement de pièces disparates et obsolètes. Par ailleurs, nous avons révélé en 2022 qu’aucun des comités qui évaluaient les projets depuis 2013 (date de transposition de la directive européenne en droit français) – soit environ 115 – n’était agréé par le ministère de la recherche. C’est ce qui nous a permis d’obtenir, en 2024, l’annulation de 10 autorisations de projets qui prévoyaient d’utiliser au total plus de 20’000 animaux.
La LSCV a lancé une campagne contre le test de nage forcée. Pourquoi, selon vous, il est urgent de ne plus avoir recours à ce test ?
Roland : Ce test est inutile pour étudier la dépression chez l’humain, induit un stress élevé chez les rongeurs et aurait dû être abandonné depuis fort longtemps. De nombreuses revues et rapports plaident en ce sens. Cela a été démontré dans un rapport anglais de 2023 qui conclut ainsi : « Nous recommandons que le test de la nage forcée ne soit pas utilisé comme modèle de dépression ou pour étudier un comportement de type dépression (y compris via des lignées génétiquement modifiées) ou pour l’étude de l’anxiété et de son traitement. ».
Savez-vous quelle est la validité scientifique de ce test et quelles autres méthodes de recherche sans animaux pourraient le remplacer ?
Roland : Sa validité dans l’étude de la dépression est fortement remise en question pour différentes raisons :
- Il s’agit davantage d’un modèle de stress que de dépression ;
- Il n’est pas du tout certain que l’immobilité du rongeur reflète un effet sur l’humeur ou l’anxiété : cela peut être l’effet de la fatigue, d’un repos, ou simplement de l’attente qu’on le libère (immobilité apprise)… Cela n’a en tout cas rien à voir avec les symptômes de la dépression observés chez l’humain ;
- Les molécules anti-dépressives administrées pour traiter cette soi-disant dépression agissent tout de suite, alors que chez l’humain, l’effet thérapeutique doit attendre environ 3 semaines ;
- Des substances non anti-dépressives, comme la caféine, sont aussi « efficaces » que les antidépresseurs dans le test de la nage forcée ;
- On observe une forte variabilité des résultats, et la littérature abonde de commentaires sur la pauvreté des précautions méthodologiques prises par les expérimentateurs ;
- De nombreux industriels ont abandonné ce test : Johnson & Johnson, Roche Pharma, AstraZeneca, AbbVie, Pfizer, Bayer, GlaxoSmithKline ou encore Sanofi.
Quant à la question du remplacement, pourquoi remplacer un test inutile ?
Muriel : La dépression humaine n’a rien à voir avec un état d’épuisement et de panique après plusieurs minutes de nage dans un bocal dont on ne peut s’échapper, que l’on pourrait aussi associer à une résignation. D’ailleurs, dès que l’on sort l’animal du bocal, ceui-ci doit probablement rapidement reprendre une vie normale. La dépression humaine est multifactorielle : facteurs biologiques, psychologiques, environnementaux et sociaux, modes de vie… D’une part la mise en situation ne reproduit pas la pathologie que l’on prétend étudier, et d’autre part, il est malhonnête de laisser croire que l’on peut traiter la dépression avec une molécule. Sans doute que dans des cas de dépression sévère et aigue, une molécule peut en atténuer les manifestations les plus importantes en agissant sur la chimie du cerveau mais cela génère des effets secondaires et réactions de « sevrage ». Les problèmes de fond de l’individu dépressif ne sont pas traités avec un médicament « miracle ». Il y a donc double tromperie. Il ne s’agit pas de trouver un autre test qui pourrait remplacer celui-ci, il s’agit de mieux comprendre pour chaque individu quelles peuvent être les causes de son état dépressif et de chercher des approches différenciées qui agiront sur les différents facteurs. Côté pharmacopée, dans le cas de dépressions légères ou modérées, on peut ajouter l’utilisation de plantes connues depuis longtemps pour leur effet bénéfique sur l’humeur et sur le sommeil. Tous les problèmes de santé ne peuvent pas être réglés par l’industrie pharmaceutique, qui est prioritairement à la recherche de profit.
La LSCV a lancé cette campagne afin de sensibiliser la population et les étudiant·e·s, impliquer les élu·e·s au niveau cantonal et fédéral, et mettre la pression sur les hautes écoles afin qu’elles s’engagent à ne plus avoir recours à ce test à l’avenir. Est-ce nécessaire que les associations effectuent ce travail selon vous ?
Roland : Il revient effectivement aux associations de « sensibiliser » et d’informer le grand public et les différents acteurs, y compris politiques, sur tous les problèmes que soulève l’utilisation d’animaux dans la recherche. Les informations sont souvent dissimulées par les organismes qui pratiquent ces expériences et par les pouvoirs publics. Les associations doivent aussi souvent que possible se rapprocher de chercheurs qui travaillent sur le développement d’autres approches pour conforter leurs arguments. Les centres 3R nationaux peuvent aussi avoir des actions constructives pour la transition vers une recherche sans animaux. En France, par exemple, le FC3R a engagé une action de moyen terme sur la production d’anticorps (domaine très consommateur d’animaux) pour favoriser leur production par des méthodes in vitro. Le développement des échanges avec les médias est également très important, car la plupart d’entre eux se contentent de reprendre les arguments « mainstream » qui justifient la nécessité d’utiliser des animaux, car ils ignorent le potentiel des nouvelles méthodes.
Est-ce qu’il sera plus facile de faire interdire le test de nage forcée dans le cadre de la recherche sur la dépression que pour la recherche sur le stress ?
Muriel : La méthode est non appropriée car elle prétend, en provoquant un phénomène physiologique via une situation artificielle, trouver un « traitement ». Il faut déjà savoir si l’on parle de stress ponctuel (comme c’est le cas dans ce test) ou de stress chronique. Pour un stress ponctuel, personne n’a besoin de prendre un anti-stress. Ce stress est réactif (à la suite d’une peur) et les choses rentrent dans l’ordre rapidement. Pour les personnes qui souffrent de stress chronique (avec des effets qui peuvent impacter le système digestif, la tension artérielle, etc.), un comprimé ne va pas régler le problème. Il y aura lieu par exemple de recommander d’entamer un travail psychothérapeutique, faire du yoga ou de la méditation, marcher, alléger les contraintes, peut-être déménager, etc. La phytothérapie ou l’aromathérapie peuvent aider en complément. Mais il ne faut pas considérer que la seule solution pour réduire le stress est un médicament. Un·e patient·e peut être acteur·ice de sa guérison si elle ou il comprend ce qui lui arrive. Il n’y a pas forcément une solution simple et immédiate à tous ses maux.
Pensez-vous que la population est assez informée sur le sort des animaux utilisés dans les laboratoires et les expériences qu’ils subissent ?
Roland : Non, l’information du public est très pauvre. Il faut reconnaître qu’il s’agit d’un domaine technique, dont il est difficile d’appréhender tous les aspects rapidement.
Muriel : Non, la population n’est pas assez informée, tant sur l’expérimentation animale que sur les développements des méthodes non animales, essentiellement parce que les médias ne font pas leur travail d’information de la population et ne réagissent que lorsqu’un scandale éclate. La population pense globalement que l’expérimentation animale concerne la recherche biomédicale, qu’elle vise surtout à traiter des maladies graves, qu’il y a une réglementation efficace pour encadrer cette pratique avec des personnes compétentes pour évaluer les projets, et que les animaux ne souffrent pas ou sont anesthésiés. C’est cela qui se dit dans les médias. Personne ne décrit jamais concrètement les expériences, et elles ne sont bien évidemment jamais montrées. Personne ne parle des animaux utilisés pour tester des médicaments dits « de confort » ou les produits d’entretien, ni des projets de recherche inutiles. Personne ne parle des animaux qui sont encore utilisés par dizaine de milliers en France dans l’enseignement supérieur et la formation, alors qu’il y a des outils pédagogiques alternatifs. Personne ne parle des expériences réalisées dans le domaine militaire, etc. Ce qui se passe dans les laboratoires de recherche utilisant des animaux est mieux protégé que ce qui se passe dans les sites nucléaires.
Qu’est-ce que la population ignore et devrait absolument savoir ?
Roland : Il ne serait pas inutile de rappeler les souffrances subies par les animaux, minorées par les chercheurs, et les graves lacunes dans la procédure d’évaluation des projets, notamment par l’absence d’argumentation éthique.
Muriel : La population devrait pouvoir connaître/avoir accès à ces différents éléments :
- La description détaillée de différentes procédures, impliquant des procédures intrusives et provoquant des dommages aux animaux ;
- La description (avec le nombre d’animaux utilisés et tués) de projets dont l’intérêt scientifique pourrait être discuté ;
- Les critères qui permettent de classer les projets dans les différents niveaux de gravité, lesquels sous-évaluent les douleurs provoquées de manière flagrante ;
- Le problème de l’absence de grille détaillée ou de vétérinaires spécialisés en algologie ;
- Le problème du non-respect des points limites et des exceptions aux anesthésies ou analgésies ;
- La composition des comités d’éthique en expérimentation animale et le déroulement de l’évaluation des projets qui ne permettent pas de prendre correctement en compte l’intérêt des animaux et le principe de remplacement ;
- La mise à mort des animaux par des personnes quasiment non-formées avec des méthodes d’un autre âge ;
- L’insuffisance de formation des personnels qui appliquent des gestes techniques sur les animaux (en tout cas en France) ;
- Les dysfonctionnements et illégalités dans l’application de la réglementation (nous insistons particulièrement sur l’évaluation des projets, que ce soit en amont ou a posteriori) ;
- L’absence de transparence : toutes les demandes de documents à caractère administratif concernant ces questions aboutissent systématiquement à des recours contentieux devant les tribunaux administratifs français ;
- Le manque de contrôle et d’inspections, et – en cas de non-conformités – l’absence de sanctions.
Il faudrait que le public ait accès à des fiches pour chaque sujet, avec une approche pédagogique pour que les informations soient accessibles au plus grand nombre.
Les animaux dits « de laboratoires » sont-ils moins visibilisés et protégés que d’autres ?
Roland : Les laboratoires sont le lieu où des individus d’espèces en principe protégées, comme les chiens ou les singes, sont maltraités. Certaines expérimentations accumulent des facteurs de gravité qu’on ne voit nulle part ailleurs dans le champ de l’exploitation animale, en particulier sur les rongeurs.
Muriel : Quand certains animaux sont protégés, c’est en tant que membres d’une espèce protégée et non en tant qu’individus. Mais le point particulier, c’est que l’expérimentation animale est la seule forme d’exploitation des animaux où l’on peut – au nom du progrès scientifique – infliger délibérément des douleurs, des souffrances et du stress (parfois pendant des mois) qui seraient – dans un autre contexte – considérés comme des actes de maltraitance. Pour moi, c’est la forme d’exploitation la plus choquante. Les portes des laboratoires sont encore mieux fermées que celles des abattoirs. Les chercheurs savent bien que si les murs des laboratoires étaient transparents, le public, dans une large proportion, serait très choqué par ce qu’il verrait, et l’image des chercheurs comme « bienfaiteurs de l’humanité » serait forcément écornée. Cela est différent des images terribles qui sortent des abattoirs, car dans les laboratoires, les actes sont commis par des scientifiques formés, dans un milieu aseptisé.
Quelle serait la meilleure stratégie pour se débarrasser de l’expérimentation animale ? Faut-il davantage cibler le secteur public que privé ?
Roland : La question est de voir comment faire progresser les méthodes non-animales et leur utilisation dans les différents domaines de recherche et dans le réglementaire. On ne peut qu’engager une politique de substitution progressive, et cela est déjà bien engagé dans le secteur des tests réglementaires. La Commission Européenne doit publier début 2026 sa feuille de route pour l’arrêt de l’utilisation d’animaux pour les tests de sécurité des produits chimiques. Cela devrait être une étape importante pour accélérer la transition, même si à ce jour, pour la toxicologie complexe, il n’y a pas encore de tests non-animaux suffisamment fiables. Mais les progrès sont rapides. Dans le domaine de la recherche, il faut compter sur les avancées technologiques dans l’in vitro et l’in silico, et donc militer pour l’augmentation massive des financements dans ces domaines. C’est aussi un enjeu de souveraineté technologique car dans 10-15 ans, ces méthodes seront généralisées.
Muriel : Je dirais qu’il n’y a pas lieu de prendre comme cible le secteur privé ou public, car tout dépend des utilisations qui sont faites des animaux. Il faudrait notamment :
- Augmenter les crédits en matière de méthodes non-animales (mais le financement ne sera pas suffisant si d’autres leviers ne sont pas activés) ;
- Envisager la labellisation des nouvelles technologies qui sont développées par des entreprises privées (reconnaissance de leur efficacité et de leur fiabilité dans un champ de recherche pour en faciliter la commercialisation) ;
- Octroyer des crédits suffisants pour accélérer la validation et la mise en œuvre des nouvelles méthodes alternatives réglementaires ; dans l’UE, la Commission européenne doit aussi mettre les moyens humains pour que lorsqu’un nouveau test est validé, la réglementation soit changée dans les 27 Etats membres dans un délai très court. Pour le test alternatif au test pyrogène, par exemple, la Pharmacopée européenne a demandé 5 ans ;
- Communiquer avec les élu·e·s et les informer régulièrement des dernières avancées ;
- Plaider pour la mise en place de formations universitaires spécifiques, sur les méthodes in vitro et in silico (créations de masters) ainsi que de modules de formation continue pour les chercheurs qui souhaiteraient se réorienter ;
- Envisager la manière dont on pourrait prioritairement éliminer les procédures sévères ;
- Identifier les domaines orphelins de méthodes non-animales pour que des appels à projets soient orientés spécifiquement vers ceux-là (neuropathologies, immunologie…) ;
- Revoir la procédure d’évaluation des projets pour que la pertinence scientifique soit réellement challengée et que les questions éthiques soient réellement prises en compte : qui évalue et comment ?
Quels sont les freins qui empêchent d’autres modèles plus éthiques, efficients et modernes d’être développés et implémentés ?
Roland : Outre le frein de financement, il y a des résistances culturelles profondes, les habitudes prises, les modèles maintes fois utilisés ou encore la pression à la publication, freinant le défrichement de nouveaux domaines et nouvelles méthodes. Il est à craindre qu’il faille attendre un changement de génération pour observer une bascule vers les méthodes non-animales.
Muriel : Quand Roland parle des “modèles” maintes fois utilisés, il s’agit prioritairement de la souris qui est devenue le modèle de référence ; il existe donc énormément de ressources bibliographiques sur ce modèle et même des bases de données. En choisissant le modèle souris, le chercheur se facilite le travail. Comme me l’a dit un chercheur qui travaillait sur des cultures cellulaires humaines : « on connait mieux la biologie de la souris que la biologie humaine ». J’ajouterai à la liste des freins :
- L’absence de formations diplômantes universitaires (hormis en bio-informatique et biomathématiques) ;
- Le manque d’engagement des pouvoirs publics pour soutenir et valoriser les nouvelles méthodes non-animales en les rendant plus visibles, plus accessibles, en soutenant les éco-systèmes liés à ce secteur d’activité ;
- L’absence d’un cadre qui permettrait de labelliser les nouvelles approches pour renforcer la confiance des acheteurs ou utilisateurs potentiels.
Il y a aussi la réglementation à faire évoluer pour les tests pré-cliniques. Les groupes d’intérêts (lobbys), dont l’activité est liée à l’expérimentation animale, sont très actifs tant au niveau national (en France, avec le Gircor) qu’au niveau européen (avec l’EARA) : ils regroupent beaucoup de vétérinaires travaillant pour les laboratoires, ainsi que des éleveurs et fournisseurs d’animaux. En France, les académies plaident aussi pour le maintien de l’expérimentation animale (académies de médecine, des sciences, de pharmacie, académie vétérinaire). Mais ce type d’institutions – toujours conservatrices – n’existe pas dans tous les pays.
Comment avez-vous vu la situation évoluer au cours des dernières années ?
Roland : La transition a commencé dans le domaine réglementaire. En recherche publique, en tous cas en France, on n’observe pas une évolution aussi rapide.
Muriel : Les vieux schémas persistent dans la recherche académique cependant dans le domaine des organoïdes les choses s’organisent autour du réseau national “GDR Organoïdes” qui regroupe plus d’une centaine d’équipes de chercheurs et des plateformes qui proposent des prestations. Il existe aussi le réseau RIBBON qui est un réseau national de production et de biobanques d’organoïdes. Dans le secteur privé (start-up), des initiatives existent mais la coordination semble plus difficile à mettre en place au vu de la diversité des entreprises concernées et de la volonté de prééminence de certaines. Le réseau Biovalley France regroupe cependant un certain nombre d’entre elles.
On entend souvent que 95% des médicaments ou traitements testés sur des animaux échouent lors des essais cliniques. Pourquoi certain·e·s s’accrochent au modèle animal ?
Roland : En effet, plusieurs revues ont montré que 90 à 95% des produits testés avec succès chez les animaux et dans les tests pré-cliniques (y compris in vitro) échouent lors des essais cliniques chez l’humain, pour des raisons de manque d’efficacité et/ou de toxicité. On vit depuis une quinzaine d’années une « crise » de la recherche translationnelle, reconnue par le NIH aux Etats-Unis (qui a engagé en 2025 un plan de développement des méthodes in vitro) ou par les instances réglementaires dans différents pays. Cela milite pour la mise au point de méthodes plus fiables et reproductibles, et plusieurs tests in vitro ont démontré leurs performances dans certains domaines. Par exemple, le « foie sur puce » est plus fiable et plus prédictif de la toxicité hépatique d’un produit chez l’humain que les tests animaux.
Muriel : Dans de nombreux domaines, il n’y a pas de méthodes non-animales, et d’autres ne sont pas encore validées. On conserve donc un mauvais modèle à défaut d’en avoir un autre. Car ensuite, pour chaque nouvelle méthode, il va falloir prouver qu’elle est efficace, fiable et reproductible. Et les partisans de l’expérimentation animale vont se montrer particulièrement tatillons.
Y a-t-il eu des victoires notables, en France et dans le monde ?
Roland : Dans l’UE, la principale victoire a été la décision d’arrêter l’utilisation d’animaux dans l’industrie cosmétique il y a plus de dix ans. Dans le domaine réglementaire, certains succès sont à mentionner, même s’ils sont trop lents : test pyrogène in vitro pour éviter l’utilisation de lapins, contrôle de qualité des lots de vaccins par des méthodes in vitro. Depuis 2-3 ans, des initiatives sont prises dans plusieurs pays pour organiser la transition, en particulier aux Pays-Bas, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Des feuilles de route sont publiées, intégrant des objectifs précis en faveur de cette transition. Les Etats-Unis ont même modifié leur législation régissant les critères de jugement de la FDA sur un dossier de demande d’autorisation de mise sur le marché pour que soient pris en compte les résultats des tests non-animaux et pour accélérer la validation de ces derniers.
Muriel : Les « victoires » en Europe sont maintenant assez loin. Je ne sais pas si le mot est approprié, car cela implique un basculement radical d’une situation à une autre. On peut noter le positionnement de la Commission européenne et du Parlement européen, qui est clairement en faveur d’une transition vers une recherche non animale. Avec 27 pays, c’est forcément compliqué. En France, on constate tout de même que nos arguments sont un peu plus écoutés qu’il y a 10 ans, même si cela ne produit pas des décisions concrètes pour l’instant. Le secteur des méthodes alternatives en France commence à se coordonner, c’est aussi un excellent signal. Mais il est nécessaire que les nouvelles technologies fassent partie intégrante de la formation des étudiant·e·s en sciences du vivant pour qu’une nouvelle génération de chercheur·euse·s puisse émerger. Ceux qui ont actuellement le pouvoir de décision sont formatés et ont bâti leur carrière sur l’expérimentation animale.
En Suisse, le nombre d’animaux utilisés dans le secteur public augmente, tandis qu’il baisse dans le secteur privé : est-ce la même situation en France et comment l’expliquer ?
Roland : En France, comme dans l’Union européenne, le nombre d’animaux utilisés dans les phases réglementaires (donc dans le secteur industriel) est en diminution depuis plusieurs années, suite aux efforts de substitution réalisés (par exemple, test pyrogène, test d’irritation cutanée, contrôles des lots…). Dans le secteur de la recherche, les tendances sont plus contrastées avec des diminutions importantes en Allemagne ou au Royaume-Uni depuis 2021, et en France depuis 2023. On observe par contre une forte augmentation des utilisations pour la maintenance des lignées génétiquement modifiées. La question n’est pas tant de savoir s’il s’agit d’utilisations dans le secteur privé ou public mais plutôt d’aborder les choses en fonction de l’objet des utilisations.
Comment les associations devraient collaborer, notamment entre différents pays ?
Muriel : Transcience fait partie de l’Eurogroup for animals depuis août 2024 et est membre du groupe de travail « Animals in Science ». Cela nous donne déjà une idée de ce qui se passe dans plusieurs autres pays. Mais il est sans doute nécessaire de développer les échanges d’information par rapport à des dossiers précis. Par exemple, pour nous qui nous concentrons sur la question de l’évaluation des projets et des instances qui en sont chargées, nous disposons d’informations très précises sur la France et nous aimerions pouvoir comparer avec ce qui se fait dans les autres pays pour avoir des arguments supplémentaires vis-à-vis du gouvernement. Ces échanges pourraient aussi aider pour porter une demande de révision de la directive européenne, en démontrant qu’elle est appliquée n’importe comment en fonction des Etats. Et puis, pour le projet de construction du centre de primatologie au Rousset, il est important de savoir s’il y a de tels centres ailleurs, comment ils sont financés, quelles espèces de primates ils accueillent, est-ce qu’ils les vendent au secteur privé, etc. Nous sommes très intéressé·e·s de savoir comment la réglementation est appliquée dans les autres pays ; si, par exemple, les concepteurs de projets doivent payer une redevance lorsqu’ils déposent une demande d’autorisation pour l’instruction de leur dossier, etc.
Que pensez-vous des initiatives comme celle-ci : “Oui à un avenir sans expérimentation animale”, sur laquelle la population suisse votera prochainement ?
Muriel : Il y a encore beaucoup d’obstacles, pas uniquement scientifiques, à surmonter pour atteindre l’objectif final de la disparition de l’expérimentation animale. Les citoyen·ne·s suisses ont beaucoup de chance de pouvoir se prononcer sur ce sujet. Mais par souci d’efficacité, il me semble qu’il faudrait envisager pour l’initiative des objectifs “partiels” ou intermédiaires, susceptibles de rallier une majorité de votant·e·s qui ne sont pas tou·te·s militant·e·s. Par exemple :
- L’interdiction totale dans l’enseignement et la formation ;
- L’interdiction de toute procédure sévère ;
- L’interdiction pour toutes les recherches qui ne porteraient pas sur des maladies mortelles ou gravement invalidantes ;
- L’obligation de la mise en place par les universités de masters dédiés aux alternatives.
Une réussite de l’initiative sur l’un de ces points aurait un impact majeur sur les autres pays européens.
Êtes-vous optimiste quant à l’avenir de la recherche sans animaux ?
Roland : Oui, mais la difficulté est d’avoir à lutter non seulement pour que les pouvoirs publics soutiennent davantage les méthodes non-animales mais aussi contre le discours des chercheurs qui « n’y croient pas ». Le plus difficile et le plus long à changer, ce sont les mentalités.
Muriel : Oui, je suis optimiste, car il y a tout de même des progrès spectaculaires réalisés dans le domaine des méthodes non animales et une grande motivation des chercheurs dans ce domaine, avec le soutien d’une grande partie de la société. Mais à court terme, il va falloir travailler sur les domaines orphelins, la validation et la labellisation des nouvelles méthodes, les formations universitaires, les modifications importantes de la réglementation et le conservatisme des directeurs de recherche actuellement en fonction. Il faudra également voir comment les acteurs du secteur de l’expérimentation animale peuvent se reconvertir. Les choses vont se faire étape par étape, avec une perspective de fin de l’expérimentation animale d’ici une vingtaine d’années.

